Des religions aux idéologies politiques : deux mille ans de tragédie

Je ne savais pas d’où venait cette idée. Puis en lisant le Traité du désespoir et de la béatitude d’André Comte Sponville, j’ai su qui avait eu cette idée.
Quelle idée ?
L’idée, si difficile encore aujourd’hui à faire passer, que les grandes idéologies politiques du XIXe et du XXe siècle ne sont rien d’autre que des avatars des grands systèmes religieux monothéistes occidentaux, qui ne sont eux-mêmes que des répercussions du platonicisme.
Platon nous dit qu’il existe deux mondes : déjà, cela part mal ! Parce que pour moi, il n’y a que le monde dans lequel je vis, je respire, je suis. Ceci est du matérialisme. Pour Platon, il y a donc deux mondes : celui-ci, certes médiocre, limité, mortel (peut-être même créé par le mauvais Démiurge ?), et l’Autre monde, idéal, celui des Idées, des Absolus que sont le Bien, le Beau, le Bon ; vous remarquerez l’utilisation des majuscules, qui hiérarchisent franchement les deux mondes : c’est là que se trouve toute notre tragédie. Pourquoi ? Parce que notre monde matériel est bien inférieur à l’Autre monde, il est sublunaire diraient les Antiques. C’est de cette dualité des mondes que les monothéismes vont faire leur beurre. Ce monde-ci, celui de la souffrance, de la mort, de la maladie (dukkha dirait Bouddha) n’est que transitoire, que temporaire (on attend toujours l’Apocalypse) et le seul et unique monde qui vaille, c’est l’Autre, celui que l’on ne voit pas, celui qui est soit dans les Nuages, le Ciel ou bien souterrain, les Enfers. En tout cas, il n’est pas pour nous, ici et maintenant. Mais on peut l’espérer ou le craindre. C’est la théorie du Salut, la sotériologie. Le problème majeur de cette théorie, c’est qu’elle anéantie toute vie ici et maintenant pour la porter dans un au-delà qui n’existe jamais, seulement dans notre imaginaire : illusion.
D’accord, tout cela est bien connu. Mais quel lien avec la politique ? Et bien, les grandes idéologies politiques sont façonnées sur le même paradigme.
Ce monde-ci n’est pas le bon, seul l’Avenir, le Progrès nous permettrons de vivre dans le bonheur collectif (merci Hegel). Pour cela, il faut une Apocalypse, qu’elle se nomme Révolution ou guerre, peu importe, du moment qu’elle remette en cause le monde décadent dans lequel nous vivons. Comme dans les grandes religions, il y a des Prophètes, qu’ils se nomment Marx, Gobineau, Keynes ; des Messies qu’ils soient Hitler, Staline, le Trader ou l’Homme providentiel des démocraties contemporaines. Comme dans les grandes religions il y a des Eglises, que l’on appelle Partis, tribus, communautés ; des Inquisitions qui sont la Gestapo, le KGB ou la Stasi. Le prosélytisme est le monde de communication unique : messe, cultes en tous genres pour les uns, meeting, télévision, information, Internet pour les autres.

Tout ce que l’on retiendra c’est que
    – le bonheur n’est pas pour maintenant, il est pour plus tard… beaucoup plus tard
    – si vous voulez le bonheur, il va falloir souffrir, faire des sacrifices
    – si vous voulez le bonheur, il faut suivre ce que disent les grands prêtres
    – sinon, vous risquez d’être un hérétiques, et ceux-là on les brûle, sur des bûchers, dans des chambres à gaz, dans des camps de la mort

Voilà pourquoi j’affirme que Platon est le penseur qui a façonné notre tragédie occidentale… et que toute la tradition philosophique occidentale, en tout cas celle que l’on nous faire apprendre au lycée et à l’université, n’a fait que creuser notre tombeau. Notre tombe est celle de la dualité, l’idée de ces deux mondes, que l’on a ensuite transposé à tous les aspects de nos vies.
Mais, infime lumière d’espoir dans ce long tunnel millénaire de souffrances inutiles : des penseurs, que ce soit en Occident ou en Orient, n’ont pas pensé dans ce courant. L’histoire de la philosophie les a mis de côté depuis des siècles : il est sans doute temps aujourd’hui de leur donner toute leur place.

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5 commentaires sur “Des religions aux idéologies politiques : deux mille ans de tragédie

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  1. « Mais, infime lumière d’espoir dans ce long tunnel millénaire de souffrances inutiles : des penseurs, que ce soit en Occident ou en Orient, n’ont pas pensé dans ce courant. L’histoire de la philosophie les a mis de côté depuis des siècles : il est sans doute temps aujourd’hui de leur donner toute leur place. »

    Dans une contre-histoire de la philosophie ?

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    1. C’est effectivement ce que fait Onfray. Mais le problème est que son discours n’est pas entendu au-delà des plateau de télévision et des articles de Télérama. Ce que je veux dire c’est qu’à l’université ou dans les classes de terminales des lycées français, c’est toujours la même histoire de la philosophie qui est enseignée, presque comme un dogme. Par exemple, quand j’ai voulu tenter l’agrégation de philo (!) on m’a dit que je n’avais qu’à bien relire Platon, Descartes, Kant pour être tranquille ! Autre exemple : Nietzsche ou Epicure ne sont pas considérés comme des philosophes dans certaines académies car n’ayant pas écrit de système (on entend par là des livres assez abscons et difficile à lire) mais des textes épars, cela ne forme pas une philosophie.

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  2. Bonjour
    Un jour où je n’avais rien d’autre à f… je me suis demandé : « Les religions sont-elles des idéologies ? » Et j’ai répondu oui à cette question, car après moult recherches sur Internet, j’avais cru comprendre que les trois caractères distinctifs de l’idéologie sont :
    – Une grille de lecture du réel,
    – La constitution d’un groupe partageant une même vision du monde et susceptible de s’opposer aux « autres »,
    – Une volonté d’expansion.
    Il me semblait retrouver + ou – ces trois traits dans les religions, donc « ce sont des idéologies ».
    Mais je vois que dans votre article, vous distinguez soigneusement « idéologies politiques » et « systèmes religieux ». Me serais-je égaré ?
    Pourriez-vous éclairer ma lanterne à ce sujet ? Merci !

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    1. je crois (mais il faudrait que je m’y intéresse davantage) que pour moi système religieux est à prendre comme le concept de système philosophique, c’est-à-dire une vision du monde qui se fonde sur un corpus écrit fondamental et théorique et une mise en pratique pragmatique et humaine. Pour moi, la bible ou le coran sont comme la critique de la raison pure : des ouvrages tiré de l’intelligence (quoi que) humaine. Et cette théorie et cette pratique créent un système, c’est-à-dire un monde clôt, délimité, cadré, normé dans lequel on évolue tant bien que mal.
      Une idéologie c’est un ensemble d’idées qui pour moi a moins de poids, d’importance, de grandeur peut-être (je réfléchis tout en écrivant cette réponse!). La politique c’est surtout l’organisation de la vie collective, ce sont les institutions qui nous permettent de vivre ensemble.
      Ce n’est pas dans leur formulation que je trouve que les religions et les idéologies politiques sont identiques, c’est surtout dans leurs visées qui nous entraîne loin, trop loin du présent. Pour elles, c’est toujours mieux plus tard.

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