Le hamster dans nos têtes est-il bouddhiste ?

Je viens de lire un formidable, incroyable et très précis livre bouddhiste, qui n’en est pas un, ou du moins qui ne veut pas se présenter comme cela. Adepte, comme tout à chacun d’ouvrages de développement personnel, je flâne ici ou là pour me divertir beaucoup plus que pour m’instruire, en parcourant ces livres comme je lis des magazines féminins !
J’ai lu celui-là parce qu’il s’adressait aux gens qui pensent trop, trop souvent et n’importe comment. Cela me parle, comme on dit, alors je me suis dit que je pouvais peut-être passer un bon moment.
Et là, quelle ne fut pas ma surprise, et ce, dès les premières pages, quand j’ai vite compris qu’en fait j’avais sous les yeux un livre qui décrivait précisément les enseignements bouddhistes concernant l’ego, les souffrances de la croyance en un moi et les remèdes pour s’en libérer ? C’étaient les Quatre Vérités des Nobles et l’Octuple Noble Sentier écrit par un auteur québécois, bourré d’humour et qui nous fait croire que tout cela n’a rien à voir avec la spiritualité !
Quel est ce livre mystérieux ?
Il s’agit de celui de Serge Marquis, Pensouillard le Hamster : petit traité de décroissance personnelle.

Un hamster bouddhiste ?

Voilà ce que nous dit la 4e de couverture :


Il s’appelle Pensouillard. C’est un hamster. Un tout petit hamster. Il court. Dans une roulette. À l’intérieur de votre tête. Vous fait la vie dure. Vous la rend même impossible, parfois. Euh. Souvent.

Certains jours, il court plus vite que d’autres. Certaines nuits, il vous empêche carrément de dormir. « Personne ne me comprend. » « Que vont-ils penser de moi ? » « J’aurais donc dû ! » « Pourquoi elle a un chum et pas moi ? » « Pourquoi tout le monde y arrive et pas moi ? » Pauvre, pauvre petit hamster.

Derrière le tapage incessant de Pensouillard se cache votre ego – celui-là même que les guides de croissance personnelle vous apprennent à cajoler. Face aux petits bobos et aux gros tracas de la vie, il vous fait souffrir, vous leurre, vous empêche d’être libre. Comment le remettre à sa place ?

Dans un style vivant et plein d’esprit, le Dr Serge Marquis vous invite à observer les mouvements de votre ego. À vous amuser de ses pitreries. Puis, à ralentir pour trouver la paix. Étape par étape, l’auteur vous guide dans une aventure inattendue, celle de la décroissance personnelle. Une démarche à contre-courant à la fois divertissante et libératrice. Car un petit pas de moins pour Pensouillard, c’est un grand pas de plus pour vous.

Serge Marquis fait ici œuvre utile, car il participe (mais je ne sais pas à quel point il en est conscient) à l’occidentalisation du bouddhisme oriental. Pour que des concepts venus d’Asie puissent « nous parler » et que nous puissions les comprendre, il faut faire cet effort d’adapter les enseignements ancestraux et orientaux à nos oreilles post-modernes et baignées dans une tout autre culture. C’est déjà ce qu’avait fait le bouddhisme en devenant chinois, japonais ou tibétain. Le bouddhisme possède cette force extraordinaire de n’être pas dogmatique et de pouvoir se couler dans les civilisations qu’il rencontre, sans pour autant perdre son originalité quand la tradition de la transmission est respectée. Et cela semble être le cas ici, car l’auteur précise malicieusement plusieurs fois, qu’il a côtoyé de maîtres spirituels bouddhistes. Il cite également beaucoup Krishnamurti, le sage indien.

Ego, hamster, singe… c’est une animalerie là-dedans !

Pour nous raconter l’histoire de l’Ego, Serge Marquis utilise des situations quotidiennes modernes, des moments que nous vivons tous dans nos vies pressées et enfumées par les émotions, et il met en scène l’Ego qui prend toute la lumière et qui nous fait souffrir. Il nous explique tous ces films que l’on se fait à longueur de journée, ces séries de réflexions qui n’en finissent pas, de creuser notre esprit avec des « pourquoi », des « comment », des « pourquoi moi », etc. Ces états d’âme il les appelle des « pensouillures » et je suis d’avis que c’est vraiment bien trouvé ! Des pensées qui nous souillent avec leurs éternels va-et-vient sans nous laisser de répit.

« J’appelle même « pensouillures » le blabla qui meuble nos têtes toute la journée : jugements, blâmes ou critiques, gnagnagni, gnagnagna, etc. Vous savez de quoi je parle, nous vivons tous des périodes de stress où nous n’arrivons pas à prendre du recul. Rien à voir avec les pensées claires et utiles qui permettent aux humains de passer à l’action en vue d’entretenir ou d’améliorer leur bien-être et celui des autres. »

Pourquoi un terme aussi négatif ? Parce que ces jugements que nous portons souvent sur nous-mêmes manquent cruellement de bienveillance, de tolérance et c’est cela la cause principale de nos souffrances. C’est ce que dit le Bouddha :

« Tel un poisson frétillant,
Jeté sur la rive, hors de son élément,
L’esprit aussi se débat
Pour échapper à l’empire de Mara. »

Dhammapada, 33.

L’esprit qui frétille comme un poisson, c’est l’ego que l’imagerie bouddhiste appelle aussi esprit-singe et que Serge Marquis compare à un hamster qui tourne dans sa cage (notre cerveau) et qui ne s’arrête jamais, trop content de tourner, tourner et tourner. Car s’il s’arrête de tourner, l’ego croit alors qu’il va mourir. Et rien de pire que de penser qu’arrêter de penser c’est mourir au monde et à Soi.

Et donc pour ne pas mourir, Pensouillard ramène tout toujours à Lui seul et en plus il est très très possessif : est-ce que MON mari me trompe ? Est-ce que MES enfants vont réussir dans la vie ? Est-ce que JE vais avoir cette promotion ? Ce boucan dans nos têtes, la plupart d’entre nous vivent très bien avec, d’autant plus qu’il devient très vite un mode d’existence automatique. On sait bien que ce sont ces états d’esprit qui entretiennent la plupart de nos souffrances. Car soyons clairs : finalement, dans une vie, il y a peu de douleurs causées uniquement par le monde extérieur ou les autres. Nous ne devons pas tous les jours affronter des catastrophes naturelles, ni des blessures physiques infligées par un meurtrier, ou la perte d’un emploi ou encore un deuil. Bien sûr tout cela arrive, mais au quotidien c’est surtout notre façon de penser le monde et notre place dans le monde qui est la cause de nos principales souffrances.

Quand l’écologie s’applique au Moi

Que faire alors ? Serge Marquis, toujours aussi moderne et écolo, nous explique qu’il faut appliquer un programme de « décroissance personnelle ». En ces temps où on parle de sobriété heureuse, on ne peut qu’être séduit par ce concept. Encore faut-il pouvoir l’adapter à une société où bien au contraire l’ego, le « moi je » est la seule et unique façon d’exister !
Qu’est-ce que la décroissance personnelle ?

« La décroissance personnelle est la fraction de seconde au cours de laquelle un être humain prend conscience que sa tête est entièrement habitée par un discours ou des images contaminés par l’ego. C’est l’instant où l’attention surprend Pensouillard alors qu’il monte dans sa roue. […] La seconde de décroissance personnelle consiste en un flash, un éclair de conscience qui permet de passer d’une activité mentale essentiellement centrée sur l’ego à une autre qui ne l’est pas du tout. Au cours de cette seconde, l’ego s’efface. La cervelle passe d’une activité mentale du type moi-moi-moi, à une activité mentale dont l’ego est totalement absent. C’est le transfert de l’activité mentale-ego à l’activité mentale-conscience. »

L’auteur décrit là l’entraînement de l’esprit (dont je me faisais l’écho dans un précédent billet) et que l’on peut travailler durant la méditation, mais pas que. Car l’intérêt de cette décroissance personnelle, c’est de pouvoir la mettre en œuvre dans notre réalité, dans nos propres situations du quotidien et pas seulement quand on est tranquillement assis sur un coussin, bien au chaud, tout seul, devant son bâton d’encens. L’entraînement de l’esprit c’est ce moment où on prend conscience que c’est l’ego qui nous fait agir, penser ou parler. Au début, c’est déjà formidable de juste saisir cet instant où Pensouillard entre dans sa cage tout content pour s’embarquer à tourner avec ses petites pa-pattes. Puis petit à petit, avec toujours plus d’entraînement, on le voit venir de loin, on le visualise dès qu’il commence à se lever et alors, avec quelques exercices qui sont fixés sur le souffle et la conscience du corps, on peut le stopper. Alors seulement, on n’est plus dans l’ego, mais dans ce que l’auteur appelle l’activité mentale-conscience, et que dans l’iconographie bouddhiste on représente par un éléphant blanc.

Le chemin de la méditation ( samatha) : l’éléphant représente l’esprit, le singe les émotions et l’ego. Tant que le singe mène l’éléphant, l’esprit est confus et perturbé. Petit à petit le méditant dompte le singe et l’esprit se purifie : l’éléphant devient de plus en plus blanc. Puis un jour, l’éléphant passe devant le singe: l’esprit est devenu libre et apaisé. Le Reflet de la Lune

« Un mot décrit bien le déclic qui entraîne la décroissance personnelle : l’éveil. L’éveil, c’est le déclic qui permet de dire : « Ça y est, Pensouillard s’énerve dans ma tête. » Comme si tout à coup l’activité mentale-conscience se mettait à observer l’activité mentale-ego, comme si elle venait d’attraper l’ego en flagrant délit d’occupation de la tête. »

L’éveil c’est ce moment de paix où Pensouillard nous lâche la grappe. Être éveillé c’est vivre seconde après seconde dans cette vigilance totale où Pensouillard nous a lâché la grappe et le tenir constamment à distance pour qu’il laisse notre esprit clair comme un ciel d’été. Des nuages peuvent toujours passer, les pensées, mais ils ne se transforment pas en gros cumulus d’orage, car on les abandonne sans les retenir ou se les approprier.
L’auteur nous met en garde contre les gurus qui se disent éveillés et qui en fait sont les proies de leur Ego parfois mal intentionné. Dès qu’un guru parle de lui, c’est qu’il y a un problème. S’il vous vend quelque chose, c’est qu’il y a un problème. S’il vous demande de le suivre de façon aveugle, c’est qu’il y a un problème.

Serge Marquis a bien compris que son propos est totalement en décalage avec notre monde, où on prône bien plus la croissance personnelle. Mais, rappelle-t-il, dans ce monde merveilleux de la croissance, qu’elle soit personnelle ou économique, on n’a jamais consommé autant d’anxiolytiques, d’antidépresseurs et où la destruction de la Nature et donc de l’Humanité n’a jamais été aussi puissante. La croissance ne mène nulle part… et nous commençons à en prendre conscience.

« Décroître, c’est renouer avec des choses simples de la vie, l’esprit tranquille – comme retrouver facilement sa voiture dans un grand stationnement, écrire de la poésie, soigner des malades, réparer des routes endommagées, éduquer ses enfants, bref, profiter pleinement de la vie ! La liste de ces satisfactions est infinie et aussi variée que vous le voulez. Le bonheur peut être dans un tas de choses, pourvu que vous vous consacriez à ce que vous faites. Personne ne vous demande de renoncer. La décroissance personnelle n’est pas une forme d’abnégation, c’est devenir intelligent. »

Mais pour cela, il faut s’exercer, s’entraîner à observer Pensouillard et à lui dire « stop » quand il commence à tourner dans sa cage. Il ne suffit pas d’une fois pour se dire, « chouette ça y est, je suis éveillé ». Cela est encore de l’Ego… c’est l’orgueil spirituel. Il faut s’entraîner, et encore s’appliquer pour véritablement com-prendre, prendre avec soi, que l’Ego est tout aussi vide que le monde qui nous entoure. Il n’y a pas de « moi » qui existe vraiment, car Pensouillard n’est qu’une production de conditions qui s’enchaînent seconde après seconde jusqu’à notre mort.

« Toutes les choses conditionnées sont passagères.
Qui a, par la sagesse, saisi cette vérité
Est lassé de la souffrance.
C’est la voie de la purification.

Toutes les choses conditionnées sont douleurs.
Qui a, par la sagesse, saisi cette vérité
Est lassé de la souffrance.
C’est la voie de la purification.

Toutes les choses sont dépourvues de « soi ».
Qui a, par la sagesse, saisi cette vérité
Est lassé de la souffrance.
C’est la voie de la purification. »

Dhammapada, 277-278-279

Pour décroître, il faut s’entraîner

Serge Marquis, dans la suite du livre, et c’est sa grande force et ce qui m’a « parlé » le plus, nous explique la démarche à suivre pour commencer notre décroissance personnelle.
1° Écouter et reconnaître le bruit de son hamster
2° Observer, pour que l’ego cesse de fourrer son nez partout
3° Apprendre à respirer par le nez

Tout cela semble facile et presque futile, mais ce sont exactement les exercices que vous donnerons n’importe quel enseignant après que vous ayez mis en mouvement les principes de la pratique bouddhiste.

Pour stopper le hamster dans notre tête, il faut comprendre d’où il vient. Il est né d’un trou, celui dans lequel nous sommes tombés, nous les êtres conscients, quand nous été mis au monde. Ce trou, c’est celui de la peur. Peur de mourir, bien sûr, peur de manquer, peur d’être seul, peur d’être vieux, peur de ne pas y arriver… peur, angoisse, trouille, épouvante, frayeur. Comme nous avons constamment peur (et encore une fois, notre société nous enchaîne encore plus dans cette maladie), pour nous rassurer nous nous identifions à tout ce qui passe à la portée de notre Ego. Je suis « moi », je suis MA maison, je suis MON métier, je suis MON pays, « je suis » pour ne pas avoir peur de ne pas exister. Et dès qu’une menace, réelle ou non, nous tombe dessus, voilà Pensouillard qui s’agite, juste pour être sûr de ne pas disparaître une bonne fois pour toutes. Mais là, tout de suite, y a-t-il un danger qui menace votre vie ? Non ! Alors « keep cool and breathe » !
« Tant qu’il y aura un ego, il y aura de la peur. »

Décroissance personnelle pour entrer au fin fond de Soi

La fin du livre de Serge Marquis est consacrée à l’amour ou plutôt au sexe. Il affirme avec raison que le désir n’est pas un problème, c’est quand Pensouillard s’en mêle que tout devient soucis. L’Ego devrait être interdit de l’amour, sinon ce n’est pas de l’amour, mais de l’attachement, et cela fait souffrir immanquablement. Un autre chapitre décrit la méditation comme un exercice, qui n’est pas fait juste pour se détendre (voir mon précédent billet), mais pour observer Pensouillard, observer le processus d’identification. C’est dans ce chapitre que l’on a la preuve que l’auteur nous propose bien un essai bouddhiste et pas un simple livre de développement personnel qui ne fait que renforcer l’Ego. D’autant plus qu’il nous rappelle (ou nous dit c’est selon) que toute méditation doit aussi pouvoir se faire dans l’action. À quoi cela sert de voir Pensouillard ramer dans sa cage quand on est bien tranquille et tout seul sur son coussin si c’est pour le laisser en liberté dès que l’on sort de la méditation assise. La véritable attention commence quand le tsunami de la vie vous emporte. Avant ce n’était qu’entraînement. L’éveil se gagne dans la vie ici et maintenant et pas seulement dans le souffle éthéré du lâcher-prise des 20 minutes tous les matins !

Mourir à Soi ce n’est pas vraiment mourir

Le dernier chapitre du livre de Serge Marquis peut décontenancer, voire choquer ! Sa conclusion porte sur celui qu’il appelle le « crucifié ». Et là on peut se dire : « tout ça pour ça ? Quelle foutaise ! » Pour ma part je ne serais pas aussi négative. Tout d’abord parce que l’on aura beau vouloir faire du bouddhisme une religion occidentale, on ne pourra effacer les 2500 ans de notre histoire intellectuelle et spirituelle, de la philosophie aux monothéismes. Il faut faire avec. D’autre part parce que, quand on s’intéresse aux origines du christianisme, et que l’on essaye d’oublier pour le coup les conneries des Pères de l’Église (des hommes un peu frustrés comme il en existe encore trop dans ce monde… non, non, je ne déteste pas le genre masculin ! ) on comprend assez vite que les enseignements des Évangiles ne sont pas tellement éloignés des concepts de la philosophie hellénistique et aussi du bouddhisme. Je ne vais pas m’étendre ici sur tout cela, cela mérite beaucoup d’autres écrits, mais au lieu de faire comme les fanatiques et de lire les textes sacrés au premier degré, il faut savoir parfois lire au-delà de l’apparence des mots. La décroissance personnelle dont nous parle Serge Marquis est en fait une « mort à Soi », thème symbolique très important dans notre propre culture, et pas que religieuse. Mourir à Soi pour renaître dans le Royaume (selon les Évangiles) ou dans le Nirvana. Tout cela n’est pas forcément qu’une vue de l’esprit ou des contes pour bonnes femmes. Il n’est pas nécessaire d’attendre la vraie mort du corps et de l’esprit pour rechercher ici et maintenant une paix qui n’a rien de mortifère et qui est bien plus stable et chaleureuse que tous les amours contrariés, toutes les possessions angoissantes, toutes les amitiés rageuses que nos pauvres vies d’esclaves humains nous promettent à présent.

 

PS. Serge Marquis était venu à l’Université de Nantes en 2016 et il avait fait une conférence enflammée autour de son livre « On est foutu on pense trop ». Vous pouvez la visionner sur Youtube.

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